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3 questions à Sophie Bernard

Publié le 23 avril 2019

Titulaire d’un doctorat en sciences économiques de l’Université d’Ottawa, Sophie Bernard fait ensuite un postdoctorat à l’École d’Économie de Paris. En 2011, elle devient professeure au département de mathématiques et de génie industriel de Polytechnique Montréal. Sophie Bernard se spécialise en politiques publiques pour l’environnement et en gestion des produits en fin de vie. Notamment, elle travaille sur le remanufacturing, le recyclage, l’incitatif à l’écoconception des produits et le commerce international des déchets. Elle s’intéresse particulièrement au marché illégal des déchets et à la responsabilité élargie des producteurs. Ses sujets s’inscrivent dans la thématique plus large de l’économie circulaire pour laquelle elle a développé une expertise.

Quels sont les enjeux de l’économie circulaire?

Je me questionne ici sur l’économie circulaire, non pas le concept, mais le mouvement récent, celui qui alimente le développement de nouvelles politiques publiques (feuille de route, loi sur l’obsolescence programmée, etc), qui intéresse l’industrie (économie de service, économie collaborative) et qui anime les blogs sur l’art de vivre et les tendances sociales (minimalisme, zéro déchet, etc.). Je vois deux enjeux importants :

  • Bien sûr, l’économie circulaire peut à la fois être profitable et réduire la pression sur l’environnement, mais a priori le seul critère retenu par les entreprises reste la profitabilité. Comment éviter de se faire servir la version purement mercantile de l’économie de partage et du 100 % recyclé ? Comment éviter le greenwashing ?
  • L’économie circulaire promeut les boucles de matières, et principalement des boucles au niveau local. En parallèle, certaines matières sont qualifiées de critiques ou stratégiques lorsqu’elles sont rares, et lorsque les réserves sont détenues par un petit nombre de pays. La criticité de la ressource invite les nations à se positionner stratégiquement afin de s’assurer de la disponibilité de la ressource à long terme. Dans cette optique, l’économie circulaire pourrait se confondre à des stratégies nationales protectionnistes où la ressource circule en boucles locales, jalousement gardée dans les frontières d’un pays. On aurait ici l’économie circulaire comme outil de manipulation des termes d’échange. Dans ce contexte, quel est le rôle désirable du commerce international dans l’économie circulaire, et quel est le rôle désirable de l’économie circulaire dans le commerce international ?

Quel est le lien entre l’économie circulaire et la lutte contre les changements climatiques?

Ils sont indissociables. Dans une réflexion systémique sur l’économie circulaire, les pertes d’énergie et les émissions polluantes devraient être considérées au même titre que les pertes et l’inefficacité liées à l’utilisation de la matière. Le problème matière-pollution ne peut pas être indépendant. Par exemple, les différents scénarios de transition énergétique reposent sur la construction d’un capital vert de production (et de stockage) d’énergies alternatives. La transition dépend donc d’un capital matière, et la gestion linéaire ou circulaire de cette matière pourra déterminer le succès de la transition.

Quelles sont les différences/similitudes sur ce sujet entre les politiques publiques en France et au Canada?

Le Canada s’inspire de la France, de l’Union Européenne et du Japon pour l’introduction des politiques publiques en matière de recyclage et de responsabilité élargie des producteurs. Les politiques plus récentes, notamment celles sur l’obsolescence programmée, sont scrutées à la loupe. Cependant, le Canada doit développer et adapter les stratégies, car le contexte est différent : le territoire est immense avec une faible densité de la population et de petits marchés, beaucoup de ressources vierges y sont abondantes, et le commerce international repose grandement sur les États-Unis. Les enjeux géopolitiques ne sont pas les mêmes, et les réseaux logistiques de distribution et de réacheminement de la matière sont font à d’autres échelles !